PROJET 220 — JOURNAL #01

Une chambre à soi

Je démarre aujourd’hui le récit d’une expérience qui va durer plusieurs mois.

Je l’ai appelée PROJET 220, parce que 220 est le numéro de mon nouvel espace de travail : le bureau 220.

En réalité, ce lieu n’est que la matérialisation d’un désir beaucoup plus profond.

Il est une permission. Il est une possibilité.

Vue du bureau 220 d'Agnès Pironon, avec des poissons textiles colorés au mur, une table de travail, un chariot de matériel et des tambours à broder suspendus.

Cette année, j’ai perdu ma mère.

Mon chagrin est omniprésent.

Parfois central, parfois en toile de fond. Mais il ne m’a pas vraiment lâchée depuis son départ.

Et pourtant, c’est là que tout commence.

Lorsque l’on perd quelqu’un qu’on aime, les mots anodins de la vie d’avant prennent tout leur sens.

C’est peut-être une forme d’idéalisation. Il n’empêche que ça produit des vérités qu’on ne peut plus ignorer.

Parmi les slogans maternels qui ont ponctué les échanges avec ma mère,

il y avait cette phrase qu’elle me disait, qu’elle m’écrivait et qu’elle avait même collée sur ma boîte à souvenirs d’enfance :

« Vis tes rêves et surtout ne rêve pas ta vie. »

Boîte rouge portant l'inscription « Agnès ou la vie rêvée », ouverte sur des lettres manuscrites, des dessins d'enfance et des souvenirs personnels.

Je trouvais ça mi-mièvre, mi-enfonçage de porte ouverte.

Il est vrai qu’elle n’a jamais cessé de m’encourager dans toutes mes passions, toutes mes lubies, du moment que je vivais mes rêves.

Et pourtant, malgré cette pensée infusée depuis l’enfance, je ne suis pas certaine d’avoir toujours fait ce dont je rêvais profondément.

Ni même de m’en être réellement donné les moyens.

Les conditionnements, les attentes, les modèles familiaux, les injonctions subtiles :

il existe mille façons de s’interdire d’aller vers ce qui nous appelle.

Étrange paradoxe :

un être cher vous répète un mantra dont il est — peut-être, l’histoire nous le dira — l’un des principaux freins à sa mise en œuvre.

Le chagrin aussi a des bénéfices secondaires.

Il fait céder des digues qui nous coupaient de nous-mêmes.

Mes rêves me tenaient éveillée parce qu’ils étaient des projections.

Comme si le temps était étirable à l’infini.

Comme si on faisait rouler des noix dans sa main jusqu’à ce qu’elles se transforment en jade.

Quand on rencontre la finitude — la mort, en d’autres termes — le temps élastique qu’on se figurait lâche brusquement

et revient à sa forme initiale : le moment présent.

Ce présent qui est précisément l’espace — le seul et unique — au sein duquel on peut vivre ses rêves.

J’ai toujours voulu peindre.
J’ai toujours voulu modeler.
J’ai toujours voulu danser.

Pinceaux de peinture et règle métallique dans un pot en céramique, avec des objets textiles colorés en arrière-plan.

Une fois l’évidence acceptée, la censure a volé en éclats.

Cet été, j’ai préparé ma rentrée en m’inscrivant à des cours.

À cette perspective, l’excitation a commencé à renaître.

Ce feu sacré que j’avais perdu depuis des années, étouffé par un quotidien mécanique.

Par cette somme d’actions empilées parce qu’elles semblaient incontournables.

La spirale de l’impossible.

Il a fallu sauter du train en marche.

Quand on a le courage d’arracher la prise, l’air frais rentre miraculeusement.

Redevenir élève, c’est magique. Donner du grain frais à moudre à son cerveau, c’est incroyable.

Ces dernières semaines, j’ai dû demander à mes jambes, mes bras, mes yeux et mes hanches de faire simultanément

des mouvements totalement opposés.

J’ai dû dessiner une théière de la main gauche.

J’ai dû mélanger du bleu, du jaune et du rouge jusqu’à obtenir cent nuances de vert différentes.

J’ai dû veiller à ce que ma terre ne soit ni trop humide, ni trop sèche, accepter qu’elle se casse et recommencer.

Vue plongeante sur une table de céramique avec plusieurs pièces en argile crue décorées de motifs gravés, des essais de couleur et un pot d'engobe rose.

Il manquait encore une chose essentielle à cette mise en œuvre : le lieu.

La chambre à soi.

L’espace d’expérimentation et de travail.

Coin de l'atelier d'Agnès Pironon avec un chevalet en bois, des textiles et une caisse de livres d'art.

Étonnamment, une fois l’intime conviction débloquée et les premiers jalons posés, l’opportunité a surgi sur la route.

Une pièce de 18 m².

Blanche du sol au plafond.

Un rectangle vierge, prêt à accueillir les fruits de ce nouvel élan.

J’ai pris avec moi uniquement ce dont j’avais besoin.

Pas de superflu. Pas de parasitage.

Chariot bleu contenant des pinceaux, des peintures et du matériel artistique dans le bureau 220 d'Agnès Pironon, près d'une fenêtre et de deux œuvres accrochées au mur.

Mes semaines sont désormais comme une contredanse.

Une succession d’activités et de pratique personnelle qui se croisent, se répondent et s’entrelacent.

Il faut rester fluide, parce que les choses doivent se nourrir les unes les autres.

Vue plongeante sur des formes découpées dans du papier blanc, disposées sur un tissu orange au sol, avec du matériel de peinture et les pieds de l'artiste visibles.

Il faut rester concentrée. C’est assez exigeant.

Et puis faire preuve de patience.

Ne pas céder trop facilement à l’insatisfaction. Retrouver l’humilité de l’apprenant, du néophyte.

On est pressé.

On voudrait remplir la boîte blanche rapidement. Trouver la cohérence. Danser en rythme. Bouger les pieds plus vite.

Mais il faut accepter de ne pas encore savoir.

 Le textile est toujours là, bien sûr. Omniprésent, au centre de ma pratique. Mais il a soif de plus.

Bobines de laine rose, jaune, orange, verte, bleue et rouge disposées sur trois étagères blanches dans l'atelier textile d'Agnès Pironon.

Je veux que les choses se rencontrent, se contaminent, fonctionnent ensemble en une joyeuse farandole.

C’est ce voyage que j’ai envie de raconter ici.

Non pas le résultat, mais ce qui se passe entre le moment où l’on décide de changer quelque chose et celui où, peut-être,

une nouvelle forme apparaît.