PROJET 220 — JOURNAL #02
Un atelier gentil
Je trouve délicieuse cette phrase de Jane Birkin qui, en parlant de sa demeure bretonne, disait : « Cette maison est gentille. »
Je comprends totalement cette sensation associée à un lieu. C’est ce que je ressens ici.
Mon atelier, lui aussi, est gentil.
J’aime à penser que, peut-être, il est imprégné de la tendre protection maternelle.
Il est gentil parce qu’il est clair, lumineux, accueillant, il sent bon et il ne m’accable d’aucune pression.
Il m’ouvre ses bras avec bienveillance et se met à ma disposition à chaque fois que j’y entre.
Mais au fond, peut-être est-ce moi qui suis devenue gentille avec moi-même, et qu’ainsi ma perception des choses change.
Pendant des années, j’ai été le boss tyrannique que l’on ne voudrait surtout pas avoir.
Je me suis soumise à des rendements qui m’ont épuisée, je me suis interdit de m’amuser vraiment parce que « pas de temps à perdre », et j’ai également pratiqué l’autocensure à propos de toutes les envies que je mets aujourd’hui en œuvre, car c’était tantôt « pas raisonnable », tantôt « hors d’atteinte ».
Je dois avouer que j’ai totalement cédé à cette mouvance très entrepreneuriale (et tous les concepts à la noix qui vont avec, du type « il faut que tu rendes ton modèle scalable »), qui avait le vent en poupe ces dernières années.
J’ai avalé des dizaines d’heures de podcasts sur « comment réussir ».
À tel point que je me considère comme un dommage collatéral de ce mindset startup.
J’ai dépensé une énergie inouïe à essayer de faire entrer des carrés dans des ronds, en poursuivant des modèles qui ne me convenaient tout simplement pas.
Ces discours indigestes ne m’ont, au final, pas appris grand-chose.
Leur effet principal a surtout été de me retourner le cerveau et de me faire perdre de vue l’horizon initial.
Et par-dessus tout, ils m’ont conduite à me maltraiter.
À force d’écouter les autres, j’avais fini par ne plus très bien entendre ce que je voulais, moi.
L’art et l’artisanat me passionnent parce qu’ils échappent, à leur manière, au temps.
Ils impliquent patience, répétition et calme intérieur.
Mais aussi honnêteté et amour, c’est certain.
Ces dernières semaines, j’ai commencé à lire À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.
Il s’agit avant tout d’une expérience.
Je dois dire que les premières pages m’ont totalement rebutée.
J’ai eu l’impression de pénétrer dans une sorte de palais des glaces, un environnement très déstabilisant et inédit qui n’a rien d’accueillant au premier abord.
Comme j’étais déterminée, j’ai poursuivi malgré tout, chaque jour, à doses homéopathiques.
À force de persévérance, ma perception a changé.
C’est devenu agréable, envoûtant, à tel point que j’ai compris que cette lecture — faite de phrases interminables — avait un rythme si particulier qu’elle engageait mon corps et ma respiration. Un peu comme une méditation.
Mes temps de lecture alternent entre des plages de haute concentration et des pages où je décroche complètement.
Je l’accepte.
Parce que les moments où je suis dedans deviennent extrêmement plaisants, à la limite de l’illumination parfois.
Ça ne dure pas longtemps, mais ça en vaut la peine.
Lorsque mon mental se remet à papillonner, je ferme le livre et je reprends plus tard.
Cette lecture s’apparente presque à un exercice spirituel — du moins, elle me rapproche de quelque chose qui ressemble à cela.
Et par-dessus tout, je trouve que c’est un cadeau que je me fais.
Ça aussi, c’est très gentil.
Ne pas renoncer à un livre, ou à quelque expérience que ce soit, simplement parce qu’on se trouve trop nul, pas assez intelligent ou pas assez doué, c’est aussi faire preuve d’affection envers soi.
Bien sûr, il ne faut pas s’obstiner s’il n’y a aucun plaisir. Loin de moi l’idée d’être maso !
En revanche, je crois qu’il est très intéressant pour soi d’insister, si c’est juste nouveau ou pas facile.
Cette même idée s’applique aux disciplines que je suis en train d’apprendre mais aussi, plus que tout, au travail de création.
Les fulgurances sont comme des étincelles qui jaillissent au milieu de dizaines d’heures de travail parfois laborieux.
Elles sont le fruit de beaucoup de répétitions, de questions sans réponses, de peurs d’échouer ou de vertige lorsque l’on pense à la distance qui nous sépare de nos visions.
J’avais confondu, pendant longtemps, l’exigence et la dureté.
Il faut bien passer cette barrière à l’entrée de l’effort.
Mais ce qui nous attend de l’autre côté peut être un cadeau insensé.
Un plaisir qui n’a rien à voir avec la réussite ou le résultat, et qui vaut à lui seul tout le chemin parcouru.




